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TEMOIGNAGE

Czallier, le vieux pays oubli

L’crivain Pierre Jourde qui a des attaches familiales Lussaud (Laurie) au bord du Czallier raconte avec talent l’Auvergne des humbles choses l’occasion de l’exposition de tableaux sur le Czallier de Bernard Jourde son frre Blesle durant l’t 2018. Il nous donne envie de partir avec lui pour rencontrer toutes les richesses des grands espaces d’Auvergne et en particulier le Czallier.

Vieux pays, disait Vialatte... vieux pays qui sentent toujours le froid, le fond de cave et le petit lait. Vieux pays oublis, au coeur de la France, o vivent encore, petit bruit, des choses et des tres qu’on ne pourrait imaginer ailleurs, mais qui semblent toujours venir de trs loin. Qui sont chez eux, mais toujours un peu gars, toujours un peu ailleurs, comme si ce vieux pays vous rendait tranger vous-mmes. C’est un nulle part.
L’autochtone a beau le quadriller de murs et de barbels, y entasser les tonnes de basalte taill, il n’est jamais arriv le domestiquer, en faire un lieu. C’est un exil et un garement. Et ce n’est pas un pays, ce sont des pays, comme on dit, isols, disperss, perdus dans la grande houle des herbes et des vents.

Si l’on s’carte des grandes routes, il arrive que l’on tombe, par hasard, aprs s’tre longtemps perdu, sur des hameaux reculs qui s’enfoncent lentement dans la pierre dont ils paraissent tre issus. Ils ne sont peupls que de trois chiens et de quatre poules. Le soir tombe. Ce sont des hameaux du soir. Ils existent par intermittence, et ne se manifestent qu’ certains moments. Dans le grand silence, on n’entend que le vent, qui ne dsarme jamais. Avec un peu de chance, au coin d’une grange, on verra passer, fugitivement, une casquette. Derrire une petite fentre enfonce dans la pierre, une spirale d’or, pointille de mouches noires, ajoute une touche de sacr. Un poteau tlgraphique haute poque accroche encore un peu ce lieu au monde des vivants. Un tas de fumier tout fait illgal dgage des odeurs profondes de ventre et de lait. La porte de l’table s’ouvre sur une obscurit palpable, une crme de noirceur. Il en jaillit spasmodiquement des nuages de gouttes de la mme matire, qui sont des mouches.

Ces images nous les rendent bien, ces lieux, et ces couleurs sont plus vraies, se dit-on, que les vraies couleurs. Vous pensiez que l’Auvergne tait verte ? Mais regardez ces bleus, un peu gris, un peu froids, comme le bleu de travail du paysan, comme la blouse du marchand dans sa camionnette, qui gagne sa vie par le ngoce d’un paquet de nouilles et d’une culotte taille 54. C’est le bleu du ciel qui s’insinue partout, du ciel qui pse et semble avoir cras les montagnes. C’est le noir des pierres, le noir qui occupe toujours le fond des maisons et le fond de l’air, comme une lourde bte qui rumine. Le noir des mouches et le noir des lauzes, le noir des vieux pneus qui servent l’ensilage, le noir des ronces noires qui mordent aux jambes comme des serpents, le noir des vieilles choses qui tranent et se dfont. C’est le noir qui affleure la surface de la neige la plus pure, c’est le noir du ciel le plus bleu, qui au coeur de l’t garde encore un peu d’hiver, un peu d’ombre et un peu de froid, inpuisables denres de ces pays.

Oui, ces images rendent bien les formes des pays de l-haut, sous les volcans endormis comme une lourde bte qui rumine. Ce sont des courbes lentes comme celles des montagnes, qui s’allongent indfiniment et vont au fond de l’horizon comme des troupeaux, ce sont les angles des artes auxquels le vent dchire ses lambeaux, ce sont des volumes bruts, des citernes et des maisons qui sont fabriqus pour contenir le silence. Il faut tre de l-haut pour l’avoir compris le montrer : l’Auvergne est le pays de l’usure, des humbles choses de tous les jours qui se dfont lentement et deviennent idales force de s’estomper. Mmes les vieilles carcasses, celles des hommes et celles des voitures, y prennent de la noblesse, une noblesse un peu rugueuse, un peu fruste. Ici, la terre montre la trame, le paysage est une violence en voie d’effacement. Une route se perd. Qui sait o elle va ? Les arbres poussent en se tordant, ils rentrent en eux-mmes, leur croissance est un rabougrissement. Regardez ces images : ils se ressemblent tous, la tonne et la montagne, l’homme et la voiture, l’arbre et la route, la maison et le tombereau, ils sont faits de la mme matire, dure et rpe, c’est du temps que le froid a durci, fig un peu. Et les piquets des cltures semblent marquer les heures sur une vieille pendule qui dcoupe le temps au fond d’une cuisine.

Pierre Jourde, mai 2018